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Santé mentale du dirigeant : « Le corps suit ce que la tête commande »

QVCT
lundi 05 octobre 2026
Par Marie Bardet-Crougnaud

Le psychologue clinicien Jean-Luc Douillard dresse le portrait des dirigeants d’entreprise : une population qui veille sur tout (sa trésorerie, ses clients, ses salariés), sauf sur elle-même. Un paradoxe qu'il propose de corriger avec dix recommandations concrètes.

Trois questions suffisent à faire mouche. Qui a déjà travaillé alors qu'il était malade ? Qui a déjà reporté un rendez-vous médical faute de temps ? Qui a répondu à un mail un dimanche soir après 23 heures, après avoir promis de ne pas le faire ? Devant son auditoire de dirigeants, Jean-Luc Douillard, psychologue clinicien et consultant indépendant en santé mentale, obtient à chaque fois une forte majorité de mains levées. « Certains cumulent déjà les deux », glisse-t-il. La démonstration est de nouveau faite lors de la dernière masterclass de Placéco et Sud Ouest, en partenariat avec Mutuelle Ociane Matmut : le chef d'entreprise dépense « toute son énergie, tout son temps à se préoccuper des autres », mais « sa propre santé passe toujours en dernier ».

Une santé corrélée à celle de l'entreprise

Ce paradoxe n'est pas anodin, martèle l'intervenant : « Votre santé est directement corrélée à la santé économique de votre entreprise. » Or, la santé mentale comme la santé physique restent « le dernier élément que l'on peut prendre en considération ». Le décalage est saisissant : selon les constats livrés par le psychologue, 95% des dirigeants se disent en très bonne santé, mais « quand on creuse un petit peu plus, on s'aperçoit que vous êtes 85% à avoir un souci d'ordre psychologique ou un souci d'ordre physique ».

Plusieurs freins expliquent cette négligence, structurels et culturels. Le dirigeant n'a pas de durée légale de travail, pas de service de santé au travail dédié, aucune obligation de bilans réguliers. À ces vides s'ajoute une inhibition personnelle : « Vous n'avez pas l'habitude de demander de l'aide, ce serait éventuellement un aveu de fragilité. » Habitués à parler des autres, très en réseau, les dirigeants « ont des difficultés à parler d'eux et à se livrer ». Un fonctionnement solitaire qui devient un piège dès que surgissent les difficultés : « On se replie sur soi, on essaie de faire tout seul et on s'enferme dans des fonctionnements qui nous emmènent à des choses un peu compliquées. »

Dix leviers à activer avant d'y être contraint

Pour sortir de l'ornière, Jean-Luc Douillard propose dix recommandations « à faire le plus rapidement possible ». La première, décisive : le sommeil. « Prenez soin de votre sommeil comme si c'était l'actif stratégique le plus important de votre entreprise. » Près de 95% des dirigeants souffriraient de troubles du sommeil, un poste à traiter en priorité, quitte à consulter un spécialiste.

Vient ensuite le mouvement : « Bouger avant d'en avoir le temps », car lorsqu'on nous y oblige, « c'est qu'il y a déjà des indicateurs un peu fragilisants ». Troisième conseil, s'offrir chaque jour « un moment qui vous fait vraiment plaisir » : de la musique, une marche en forêt, « quelque chose qui n'a rien à voir avec l'entreprise ». Le quatrième s'attaque à une idée reçue : ne plus prêter au stress une valeur positive. « Il ne faut pas comparer l'engagement et la motivation avec la question du stress. » Le danger est l'accoutumance : ce stress devenu chronique a « une incidence sur votre métabolisme à long terme ».

L'alimentation, les écrans et les proches

Cinquième levier : l'alimentation. « Prenez la décision de bien manger dès aujourd'hui, avant que votre santé ne vous y oblige. » Sixième : réduire café, tabac, alcool et écrans, ces produits psychoactifs qui limitent « notre capacité métabolique ».

Le septième conseil déborde le cadre professionnel : prendre soin de ses proches, « et plus encore de votre conjoint si vous êtes en couple ». Les difficultés de l'entreprise mettent à mal la vie familiale, « parce qu'on travaille de plus en plus, parce qu'on rentre de plus en plus tard ». Jean-Luc Douillard, qui accompagne aussi les entrepreneurs confrontés au redressement ou à la liquidation, observe que dans ces situations, « la plupart du temps, on s'est séparé, on a divorcé ou on est en conflit dans son couple ». Le huitième, apprendre à déléguer « quand tout va bien », se heurte à une conviction tenace : « Personne ne fera exactement comme vous », obstacle que l'on retrouve au moment de la transmission.

Parler de soi, avant l'urgence

Les deux derniers conseils touchent au cœur de son propos. Le neuvième : « Donnez-vous la chance d'aller parler de vous régulièrement à un professionnel de santé avant d'avoir un jour à le faire en urgence. » Peu importe l'interlocuteur, l'essentiel étant d'entretenir « l'habitude de réciter l'expérience que vous avez et l'histoire que vous portez ». Car dans l'urgence, « c'est plus compliqué de raconter son histoire… et surtout plus long de sortir de sa situation ».

Le dixième, « peut-être le plus important », consiste à faire « un contrôle technique régulier » du corps et de la tête. Prévention des cancers négligée, dépistage repoussé et surtout risques cardiovasculaires ignorés : « À partir de 50 ans, énormément de dirigeants n'ont jamais fait de bilan cardiovasculaire », alors qu'ils subissent le stress au quotidien. Les évaluer dès 45-50 ans réduirait « de manière considérable » leur incidence.

C'est là que l'intervenant place l'accent final. « La santé mentale, on la laisse plutôt de côté. » Un chiffre pour appuyer : « 80%, c'est le pourcentage de vos activités, de vos prises de décision, de l'énergie que vous mettez à déployer vos projets qui dépendent d'une bonne santé mentale. » Et de résumer : « Le corps suit ce que la tête commande. »

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